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Fundamina

versión On-line ISSN 2411-7870
versión impresa ISSN 1021-545X

Fundamina (Pretoria) vol.21 no.1 Pretoria  2015

http://dx.doi.org/10.17159/2411-7870/2015/v21n1a1 

ARTICLES

 

"Quousque tandem, quousque tandem ..." recherches sur la notion de patientia dans la vie politique a Rome (de Cesar a Hadrien)

 

 

Yasmina Benferhat

Maître de conference habilitée, Université de Lorraine

 

 


ABSTRACT

This paper is an attempt to underline the importance of patientia in the political life of ancient Rome, especially during the late Republic and the first century BC. Although the Christian notion of patientia has been well studied, the political quality it could represent is still a new field. The main problem is first to decide what kind of quality it was: in the late Republic, it was the physical endurance a general would need, which explains why Catilina based his propaganda on patientia, but it could also be a moral virtue. Patientia was a plebeian virtue against the pride and cruelty of the Patricians: this contrast was reaffirmed in the Civil War, when Caesar applied it against the Optimates who were acting arrogantly. Under the Julio-Claudians, patientia was a virtue with very much the same meaning as constantia, but it never attained the same importance because it was sometimes connected with servility. Patientia, which was a positive notion in the late Republic, whether physical or moral, came to be employed in a negative context by Tacitus. This study does not pretend to be exhaustive - it would be necessary, for instance, to consider the Stoic influence - but is merely a first step towards a better understanding of patientia before the Christian era.


 

 

"Quousque tandem, quousque tandem", disait un occupant du Domaine des dieux en entendant le barde chanter ... Uderzo et Goscinny s'étaient bien amusés, sans doute, en parodiant ainsi dans un des volumes d'Asterix le célèbre début de la Première Catilinaire, prononcée par Cicéron en septembre 63. Bien avant eux, nombreux furent les esprits marqués par cette foudroyante entrée en matière, in medias res: citons Salluste qui, vingt ans après environ, choisit d'utiliser cette expression dans le discours de Catilina1 à ses partisans au début de la conjuration. Plus tard, Pline le Jeune marque gentiment son impatience devant un ami poète à ses heures qui ne se décidait pas à faire lire en public ses vers,2 en jouant sur l'intertextualité.

Mais pourquoi évoquer la patientia des sénateurs? La question n'a pas suscité beaucoup d'études.3 À dire vrai, c'est la notion même de patience dans le monde gréco-romain païen qui n'a guère été fouillée avant sa transformation en vertu chrétienne.4A fortiori, la patientia en tant que qualité d'un homme politique ou d'un peuple n'a pas fait l'objet de recherches.5 Pourtant on la trouve sur une monnaie d'Hadrien,6 datant des années 128-132, et bien avant elle apparaît dans un contexte politique dans les œuvres de Cicéron, Salluste, César ... Mais de quelle patientia parle-t-on alors? De l'endurance physique propre aux grands généraux ou de la vertu morale proche de la constantia? Le début même de la première Catilinaire est construit sur un jeu entre ces deux types de patience. Mais n'y a-t-il pas un troisième sens possible à donner au mot patientia?

Nous verrons dans un premier temps l'opposition entre deux types de patientia, telle qu'elle apparaît à la fin de la République dans les écrits de César, de Cicéron et de Salluste en particulier. Puis nous nous intéresserons à un autre échange, entre Pline le Jeune qui loue la patientia du Prince, et Tacite qui dénigre celle des peuples vaincus. Il ne s'agit pas de proposer une synthèse complète sur cette notion, mais bien plutôt de jeter de petits cailloux sur le chemin pour tenter de cerner la patientia afin d'offrir un premier bilan, provisoire et partiel. Notre corpus sera principalement composé des auteurs de la fin de la République et du premier siècle de notre ère, la limite étant le règne d'Hadrien et donc l'œuvre de Tacite qui est probablement mort peu après l'arrivée au pouvoir du successeur de Trajan.

* * *

1 1 De quelle patientia parlait Cicéron dans ce fameux temple de Jupiter Stator au jour de son premier discours contre Catilina? Assurément, de la patience morale des sénateurs, celle que J Hellegouarc'h évoque à l'occasion en étudiant des notions proches comme la fortitudo ou la constantia. Mais il y a fort à parier que beaucoup des présents ont dû songer à un autre type de patientia, celui que revendiquait Catilina justement: la résistance physique. D'autant que Cicéron multiplie les jeux de mots avec le verbe patere ensuite,7 avant d'inviter explicitement son adversaire à quitter Rome pour prouver ses qualités de général:8Habes ubi ostentes illam tuam praeclaram patientiam famis, frigoris, inopiae rerum omnium . Le démonstratif ille et l'adjectif praeclarus, ici avec une nuance ironique évidente, tendent à prouver qu'il s'agissait là de choses connues de tous.

Prenons ses différents portraits pour nous en assurer: Salluste souligne son endurance physique dès le début,9 avec l'expression corpuspatiens inediae, algoris, uigiliae, renforcée par le superlatif supra quam cuiquam credibile est. Dans un Etat militaire comme Rome, il était somme toute logique que la première qualité d'un homme destiné à diriger soit sa résistance à la faim, au froid, au manque de sommeil, tout ce qui était fréquent lors d'une campagne. Cicéron, dans le fameux portrait ambigu du Pro Caelio, rappelait déjà dès 54 cette qualité reconnue par tous à Catilina:10quis in laboribus patientior?

Nous pensons qu'il y a là comme une sorte d'écho à un thème de la propagande en faveur de Catilina qui mettait en avant sa résistance physique. Dans le fond, la vie politique à Rome avait ceci de commun avec la nôtre que les hommes politiques devaient mettre en avant des qualités personnelles justifiant leurs prétentions à se retrouver au sommet de l'Etat et permettant de se distinguer des concurrents: en 64-63 Pompée était loin en Orient et César encore dans l'ombre. Catilina avait eu comme concurrent au consulat Cicéron: il n'allait pas mettre en avant sa probité, ce qui aurait provoqué des fous rires. Il n'allait pas se vanter de son génie intellectuel face à un Cicéron consacré comme le plus grand orateur à Rome depuis les Verrines. En revanche, il pouvait justement jouer sur le contraste en soulignant ses qualités exceptionnelles de soldat et de général.

La réponse de Cicéron dans ces conditions était assez prévisible: il avait tout intérêt à faire passer cette patientia pour la caractéristique d'une bête sauvage. L'opposition était exagérée, mais loin d'être artificielle: elle reflétait selon nous deux façons de voir Rome, et d'envisager son avenir, soit comme un Empire en perpétuelle extension et donc en guerre permanente avec le besoin d'hommes d'Etat qui seraient d'abord des soldats, soit comme un Etat proche de la stabilité territoriale ayant désormais besoin de civils nourris de droit et de philosophie. De ce point de vue, il y a une cohérence parfaite de Cicéron quand on songe au célèbre cedant arma togae: de son point de vue, l'âge des cavernes où l'on passait son temps à se battre contre les voisins était révolu. Et ce choix d'une patientia morale se trouve dès le De Inuentione avec une première définition de cette qualité.11

Si l'on songe au portrait d'Hannibal au livre XXI de l'histoire romaine de Tite-Live, on y voit à la fois la défaite de Cicéron et sa victoire: sa défaite, parce que ce sont des généraux qui se sont imposés à la tête de l'Etat et que la patientia au sens physique l'a emporté,12 mais sa victoire également parce que cette qualité est restée ambiguë. Hannibal est une bête féroce, une belua, un monstre: il n'appartient plus au règne humain, il est dans l'infra-humain ou le supra-humain, selon le point de vue, mais sa résistance exceptionnelle le rend inhumain. Cicéron a donc réussi à rendre suspects ceux qui mettaient en avant leur endurance, c'est-à-dire leurs qualités d'homme de guerre.

1 2 Voilà pour un premier niveau de sens, mais il y en avait probablement un autre: en effet, comme on peut le constater chez Salluste, la patientia au sens moral était la qualité du peuple romain, de la plèbe face aux Optimates hautains et cruels. Le tribun Memmius oppose ainsi la patientia de la plèbe aux défauts immenses de la nobilitas.13 C'est une vertu plutôt passive, mais qui a permis à l'Etat romain de fonctionner en évitant d'autres sécessions. Or, cette patientia se retrouve dans le discours de Catilina lorsqu'il encourage ses partisans à se révolter:14 ce passage est extraordinaire, parce que Catilina s'adresse surtout à des nobles déclassés de son espèce en détournant des arguments utilisés contre la noblesse par la plèbe. Or Catilina joue les illusionnistes en transformant les descendants des Cornelii et Sergii en pauvres plébéiens victimes de la morgue et de la cruauté d'une nouvelle oligarchie emmenée par un homo nouus, Cicéron.

Ainsi donc, les effets d'échos entre l'auteur de la Première Catilinaire et celui de la Conjuration ne sont pas que le résultat d'une volonté d'intertextualité un peu ironique, mais confirment surtout que Catilina se servait très probablement de la rhétorique des Populares contre le Sénat. De fait, on se souvient que certains chefs du parti des Populares furent accusés d'avoir participé à cette conjuration, comme Crassus . ou César. Revenons alors à l' incipit de la Première Catilinaire: il y a de bonnes chances pour que Cicéron ait joué sur ce second niveau de sens pour renverser la situation et attribuer la patience aux sénateurs victimes de Catilina.

Il n'est pas certain d'ailleurs que son intention ait été ironique: il s'agissait bien plutôt de montrer au peuple de Rome que les vertus revendiquées par un camp appartenaient en fait à l'autre auquel il valait mieux se rallier, de ce fait, en cessant d'approuver la conjuration. Cicéron tentait de provoquer une désillusion dans la plèbe de Rome suspectée de sympathies pour Catilina, et jouait à son tour les illusionnistes en présentant le Sénat de Rome comme garant des qualités de son peuple. Néanmoins, si Diderot considérait qu'un acteur, illusionniste par excellence, n'est jamais aussi bon que lorsqu'il ne croit pas du tout à son texte et en reste à distance, nous pensons que Cicéron comme Catilina croyaient en partie au moins à ce qu'ils disaient. A force d'avanies et d'échecs dans sa carrière politique, Catilina avait fini sans doute par s'identifier aux plébéiens des historiens, tout comme Cicéron était convaincu que le Sénat représentait le peuple de Rome et donc possédait sa patience morale.15

L'ennui était que finalement, aussi bien dans la bouche de Catilina que dans celle du consul Cicéron, la patientia a un petit goût désagréable: c'est une qualité à la limite du défaut, parce que le terme indique que l'on subit des injustices, depuis trop longtemps et en trop grand nombre pour que cela puisse encore durer. En d'autres termes, il désigne une passivité qui ne pouvait guère être bien vue. Il faut se tourner vers le corpus césarien pour mesurer la difficulté réelle qui résidait dans l'emploi de ce terme.

1 3 César s'est lui aussi présenté comme un général endurant, mais son génie fut de mettre en avant cette résistance comme étant celle de son armée. Il est intéressant de relever que la patientia n'apparaît pas dans les premiers livres du De bello Gallico: il faut attendre le livre VI pour que le terme soit employé, et encore à propos des Germains ou de Quintus Cicéron assiégé par les Gaulois.16 Au livre VIII, qui fut revu par Hirtius, la patientia apparaît au sens d'endurance à propos des soldats de César qui avaient supporté les rigueurs d'une campagne en hiver par des chemins très difficiles,17 ce qui leur vaut une récompense. On voit donc que dans les années 50 César évite de reprendre un thème cher aux Populares.

C'est l'arrivée de la guerre civile qui change tout: face aux Optimates qui soutiennent Pompée contre lui, César n'a guère d'autre choix que de reprendre la rhétorique des Populares à son avantage. Il réutilise donc le thème de la patientia, en jouant sur ses deux sens. Il met en avant sa propre patience au sens moral face aux injustices que lui font subir Pompée et ses alliés, comme on peut le constater au livre I du Bellum ciuile,18poussant ainsi à une identification de la plèbe romaine - n'a-t-on pas d'ailleurs menacé les deux tribuns de la plèbe qui agissaient en sa faveur? - à sa propre cause.

Mais il va également souligner la résistance physique de son armée, avec laquelle il ne fait qu'un: on le voit dans le récit de la bataille d'Ilerda,19 puis surtout dans la dernière phase de la guerre civile en Grèce. L'acmé se situe là en effet,20 lorsque les césariens souffrent du manque de vivres mais le supportent en se souvenant de leurs épreuves passées, en Espagne et avant cela en Gaule. La patientia est alors l'endurance physique; elle est aussi un témoignage de confiance des soldats envers César qui souffre de la même manière et les sortira de là; elle est la vertu du peuple de Rome sous les drapeaux, dont César est le représentant et le chef évident, partageant le même sort.

Du coup, César fait coup double puisqu'il réunit symboliquement autour de lui la plèbe en toge et la plèbe en armes. Loin de la sécession sur le Mont Sacré, la plèbe fait corps avec César et se bat pour lui dans les conditions les plus difficiles parce que, si l'on suit toujours la propagande césarienne, leurs deux sorts ne font qu'un. Face à eux se trouvent les Pompéiens dont le camp une fois pris ne fait que révéler l'orgueil et le goût du luxe en contraste complet avec les misères endurées par l'armée de César,21summa cum patientia.

L'appropriation de la patientia comme qualité personnelle de César est opérée dans le récit de la guerre en Afrique: la patience de César est d'abord une tactique militaire face aux provocations ennemies, passivité qui provoque le mépris d'un roi barbare ou l'inquiétude des Républicains22 qui connaissent leur adversaire à sa juste valeur et se méfient. Le plus intéressant est alors la construction directe de patientia avec complément du nom qui renvoie à César directement et non plus à son armée. Le sens moral de patientia apparaît dans un discours du général à ses soldats:23 il met en avant sa patience face aux exactions et aux actes d'indiscipline de certains. On a donc une personnalisation achevée de cette qualité, et une disjonction entre César et les mauvais soldats, au rebours de ce que l'on avait pu observer dans le Bellum ciuile, ce qui prouve au passage que l'auteur anonyme du Bellum Africum était loin de maîtriser les codes de la propagande césarienne mis au point par César lui-même, ou que les temps avaient changé en quelques mois.

2 1 À l'autre bout de la période qui nous intéresse, il y a Pline le Jeune qui se fait thuriféraire de la patientia du Prince et Tacite qui joue les grincheux en donnant à ce terme une valeur négative. Quand et comment la patientia est devenue vertu du Prince ne sont pas questions aisées. Ce qui est certain, c'est que les choses sont en place dès le règne de Tibère,24 puisque l'édit de Cn. Pisone patre retrouvé en Espagne25 nous parle de la patientia de cet empereur, avant de louer la patience du Sénat: de nouveau, il s'agit de la qualité de celui qui a supporté le plus longtemps possible le mauvais caractère d'une autre personne, en l'occurrence l'irascible Cn Pison,26 avant de sévir à juste titre.

Il est curieux de constater que dès cette époque la patience est en même temps la qualité des opposants politiques soumis à la torture - comme on peut le voir chez Valère Maxime - et une vertu princière. Autrement dit, la patientia caractérise à la fois les opposants et les dirigeants. Cela n'est pas aussi étonnant qu'on pourrait le croire: c'est l'héritage des débats politiques des dernières années de la République, quand l'auteur du Bellum Africum présentait la patientia comme une qualité de César alors que, quelques années plus tard, Cicéron l'attribuait à Brutus, le chef de file de l'opposition au "tyran". Il en fit l'homme de la patientia dans la dixième Philippique, en particulier.27 A dire vrai, ce faisant il reprenait les termes de la correspondance de la même époque quand Brutus semblait accorder grand crédit à cette qualité, en l'attribuant au fils de Cicéron à Athènes,28 par exemple. Il était facile d'opposer la patience des "Libérateurs" aux excès de Marc Antoine, et cette capacité autoproclamée à encaisser les affronts participait d'une image de douceur bien utile après le meurtre de César.29

Par la suite, sous le règne de Claude, c'est la constantia qui est plutôt à l'honneur comme en fait foi le monnayage de ce Prince,30 mais comme l'a bien souligné J. Hellegouarc'h,31 ces deux qualités ont partie liée, la patientia représentant un pas de plus que la constance. Et ces deux vertus ne sont que des facettes de la douceur en politique, parmi d'autres: de même que la modération ou la clémence, la patience est capacité à se maîtriser sans céder à la colère. On le voit dans le De Ira de Sénèque en particulier, lorsqu'il fait l'éloge de la patientia de Philippe II de Macédoine comme de celle d'Auguste pour avoir supporté des propos injurieux.32

Néanmoins, la patientia ne concerne pas que les relations humaines: cette vertu stoïcienne concerne aussi les coups du sort comme les accidents, la mort de proches, la maladie, les catastrophes naturelles, les changements brutaux de situation ... Elle est donc une réponse de l'individu à ce qui l'entoure, les autres hommes comme l'univers. Pour un Tibère exilé, puis adopté, comblé d'héritiers puis les voyant tous mourir, ensuite pour un Claude dédaigné de tous, survivant dans la domus impériale parce que jugé trop bête pour avoir une chance de régner un jour, puis devenant Prince après avoir eu la frayeur de sa vie en étant emmené plus mort que vif au camp des prétoriens, la capacité à subir et à encaisser les coups du sort avait sans doute un intérêt particulièrement vif. Néanmoins, Claude préféra parler de constantia, plus en accord avec la majesté impériale.

2 2 La patientia s'impose à nouveau comme vertu du Prince à la fin du premier siècle de notre ère dans l'œuvre de Pline le Jeune. Comment expliquer son intérêt pour cette qualité? On peut considérer que sa formation intellectuelle joua un grand rôle: la patientia est très présente dans les déclamations de Quintilien, même si l'étudier ici de façon approfondie nous entraînerait trop loin. Ensuite, Pline le Jeune a été formé en philosophie par le Stoicien Musonius Rufus: or, la patience est une vertu stoïcienne. Enfin, ne négligeons pas l'influence de l'œuvre de Cicéron, le modèle par excellence.

La patientia du Prince apparaît dans trois contextes différents chez Pline le Jeune: d'abord, dans la correspondance à caractère "privé", il évoque la patience de Claude devant les caprices de ses affranchis comme le fameux Pallas. La contemplation du monument funéraire de celui-ci l'amène à dénoncer les excès des ministres de Claude:

Tanta principis, tanta senatus, tanta Pallantis ipsius ... quid dicam nescio, ut uellent in oculis omnium figi Pallas insolentiam suam, patientiam Caesar, humilitatem senatus!33

La patientia est ici l'autre visage de la constantia, lorsque l'on est trop passif, trop patient en somme, et le terme renvoie à la faiblesse de cet empereur face à ses femmes et à ses affranchis, avec un beau chiasme entre insolentiam et patientiam pour mieux opposer les deux conduites. Le sens n'est donc peut-être pas complètement positif.

En revanche, dans le Panégyrique en l'honneur de Trajan, Pline fait intervenir la patientia à plusieurs reprises: il est vrai que ce n'est pas toujours celle du Prince. De fait, pour décrire l'entrée du nouvel empereur à Rome,34 l'orateur joue sur l'opposition stéréotypée de la patientia du peuple romain face à l' arrogantia de ses dirigeants, en l'occurrence les prédécesseurs de Trajan et très probablement Domitien dans ce cas précis. Cette opposition se retrouve plus loin35 lorsque Pline souligne le contraste entre la tranquillité dont jouit Trajan, certain de l'affection de son peuple, et les mauvais empereurs inquiets à l'idée que la patience des Romains puisse s'être émoussée à force d'excès de pouvoir.

Mais cette patience se retrouve dans le Prince, qui ne fait donc qu'un avec son peuple. Ainsi, Trajan se montre d'une patientia exemplaire lors du procès de Marius Priscus:

Iam quam antiquum, quam consulare quod triduum totum senatus sub exemplo patientiae tuae sedit, cum interea nihilpraeter consulem ageres!36

Il siège comme un magistrat ordinaire pendant trois jours entiers sans s'offrir de régime de faveur. De même, il supporte le départ au loin d'un ami qui renonçait à ses charges sans chercher à l'obliger à demeurer à Rome.37

Cependant, après les élans rhétoriques du Panégyrique, force est de constater que la patientia ne réapparaît quasiment plus dans la correspondance officielle du livre X: on ne la trouve que dans une des dernières lettres du gouverneur de Bithynie, à propos de la requête du centurion Publius Accius Aquila qui demandait la cité romaine pour sa fille. Le texte de cette lettre est très bref:

Rogatus, domine, a P. Accio Aquila, centurione cohortis sextae equestris, ut mitterem tibi libellum, per quem indulgentiam pro statu filiae suae implorat, durum putaui negare, cum scirem quantam soleres militum precibus patientiam humanitatemque praestare.38

Nous la citons en entier parce qu'on y trouve trois facettes de la douceur en politique: l' indulgentia renvoie en fait au pouvoir absolu du Prince père de ses concitoyens39qui décide d'accorder ou non ce qui lui est demandé. La patientia nous semble avoir un petit goût amer ici de la part d'un sénateur qui doit constater, avec un peu de regret sans doute, que Trajan se montre particulièrement plus réceptif aux demandes de ses officiers qu'à celles des autres. Et pour tempérer cette pincée d'amertume, Pline associe la patientia à une autre qualité beaucoup plus positive, l'humanitas. Cela posé, l'humanitas renvoie à un sentiment d'appartenance au même corps: cela pourrait donc avoir deux sens, Trajan se sentant membre de la communauté humaine comme ses soldats, ou Trajan se rappelant qu'il a été soldat d'abord et de ce fait privilégiant des compagnons d'armes.

On notera également, dans le même ordre d'idées, un emploi du verbe pati qui pourrait renvoyer à la notion de patientia, lorsque Trajan autorise son gouverneur à élever une statue en son honneur.40 Mais la moisson est bien maigre, on en conviendra.

Pourquoi? C'est que dans les lettres officielles entre Pline et son empereur patientia est complètement supplantée par indulgentia qui a un sens actif et pose Trajan en Prince père omnipotent. Pati est en concurrence avec indulgere sans l'emporter. La patience était trop connotée négativement: et son meilleur adversaire était Tacite qu'il nous reste à étudier à présent.

2 3 Le terme patientia est très présent dans son œuvre, avec plusieurs sens et dans plusieurs contextes, mais presque toujours il est connoté négativement. C'est d'abord l'endurance physique: on ne la retrouve à propos des généraux et de manière positive que pour Corbulon,41 façon d'indiquer que Rome avait avec lui un commandant digne des anciens temps à l'image d'un César, et pour Germanicus quand ses soldats en train de veiller dressent de lui un portrait très élogieux.42 Mais dans les autres cas, Tacite annule la valeur positive de ce terme en l'associant à une négation pour mieux refuser cette résistance physique aux barbares par exemple et en particulier aux Germains.43 Une autre façon de déconsidérer la patientia est de lui donner un sens obscène: cela devient la capacité du corps à se plier à toutes sortes de plaisirs sexuels.44 Tibère avec ses spintries devient l'homme de la patientia,45à la fin de son règne, mais une patientia complètement dévoyée qui montre l'avilissement du pouvoir impérial.

La patience au sens de qualité morale subit le même traitement: cela se voit dès le début de la biographie d'Agricola où Tacite l'associe à la servitude.46 Les élites romaines, les sénateurs ont subi les mesures révoltantes de Domitien sans se révolter . Cette assimilation de la patience à l'acceptation de la servitude se retrouve dans les Annales sous le règne de Tibère, qui en est écoeuré d'ailleurs:

Scilicet etiam illum qui libertatem publicam nollet tam proiectae seruientium patientiae taedebat.47

Mais surtout Tacite la dénonce dans les derniers livres des Annales, qui décrivent les dernières années de Néron. Ainsi, juste après la mort d'Octavie l'historien fait une allusion aux débordements de servilité de certains sénateurs:

Neque tamen silebimus, si quod senatus consultum adulatione nouum aut patientia postremum fuit.48

Le livre XVI qui n'en finit pas d'égrener les suicides forcés et autres disparitions de sénateurs contient la même critique contre la patientia seruilis49qui aboutit à un tel flot de sang et à une si grande perte d'hommes utiles à l'Etat.

Cette servilité est-elle le propre de mauvais règnes de tyrans comme Tibère ou Néron? Il est assez clair que pour Tacite c'est une question de faiblesse humaine; il est également clair que la patientia est une conséquence du pouvoir monarchique, particulièrement nette avec de mauvais Princes mais inévitable de toute façon. On peut le constater avec les dirigeants barbares venus à Rome: eux aussi, pourtant habitués à régner dans leur pays, sont contraints à se faire esclaves de l'empereur pour survivre à la cour. Ainsi Tigrane, qui est élevé comme otage à Rome, est amené à devoir faire preuve de servilité, usque ad seruilem patientiam demissus,50malgré ses origines royales.

Le sort de ce prince nous amène à aborder un dernier aspect de la patientia, qui est propre à Tacite: c'est la soumission à Rome des peuples barbares vaincus. Le lien avec la servitude est encore plus éclatant. Passons sur une remarque concernant les Arméniens, peuple pourtant habitué à servir mais qui se révolte devant les excès de Radamiste,51 ce qui n'est pas sans évoquer une théorie des climats bien présente dans l'Antiquité déjà:52patientia désigne presque toujours la condition de soumission à Rome.53 On le voit dans les toutes les parties de l'Empire, quand les Bretons décident de se révolter en avançant que la servilité ne sert à rien sinon à devoir supporter toujours plus d'abus,54 ou quand les habitants de Judée se révoltent sous le gouvernement de Gessius Florus.55Patientia a alors, selon nous, le double sens de patience et de soumission au pouvoir romain.

* * *

On a donc vu comment la notion de patientia évolue en près de deux siècles, passant d'un sens positif à la fin de la République, qu'elle soit endurance physique ou patience, à une connotation négative sous Trajan. Les changements qui affectèrent Rome n'y furent pas pour rien, assurément: l'opposition entre les deux aspects de la patientia était le fruit de l'histoire d'un Etat qui s'était imposé en ne cessant pas ou presque de faire la guerre. Surtout la patientia, comme d'autres notions liées à l'idée de douceur, tend à devenir la vertu d'un homme qui est à la tête d'un peuple personnifiant cette qualité et suit donc le passage d'un régime républicain oligarchique à une monarchie plus ou moins déguisée.

Seulement voilà, la patientia n'a pas eu le succès d'autres notions: elle est restée une étoile de taille secondaire dans l'univers des vertus princières. Et pourtant le fait qu'il s'agisse d'une qualité éminemment stoïcienne aurait pu et dû lui garantir un brillant avenir sous le Haut-Empire quand la Stoa devint l'école philosophique la plus importante pour penser le pouvoir et lui offrir des habits sur mesure. Mais elle est restée marquée par un parfum de servitude, de servilité qui empêchait complètement d'en faire une qualité de l'empereur, malgré tous les efforts de Pline le Jeune.

Alors pourquoi Hadrien l'a-t-il choisie pour une de ses monnaies? Certains ont même nié que cela pût être, en considérant que ce Prince n'avait rien eu de patient, oubliant ce faisant que le choix des légendes est affaire de propagande, donc d'image et non de réalité. Que dirait-on avec le même raisonnement du choix des légendes des monnaies de Néron? Revenons à Hadrien: nous aurions tendance à penser que son choix procédait de deux logiques complémentaires. Peut-être a -t-il voulu d'abord puiser dans un fond commun à la manière d'un historien: son monnayage est très original qui revient à des qualités princières négligées par ses prédécesseurs comme la clementia ou qui innove avec l'hilaritas56par exemple.

Mais nous croyons qu'il a choisi la patientia surtout par goût de la philosophie grecque, en se référant cependant à la capacité de subir les coups du sort sans se révolter inutilement, comme la mort d'Antinous par exemple qui survient en octobre 130. Or la monnaie portant la légende patientia date de ces années-là: elle porte la mention du troisième consulat d'Hadrien, ce qui place la frappe entre 128 et 132. Loin de nous l'idée d'y voir une allusion à cet événement en particulier: c'est un exemple de ces malheurs qui pouvaient toucher un Prince et l'amener à faire preuve de patientia ...

 

 

1 Cf Salluste, CC 20 9: Quae quousque tandem patiemini, o fortissumi uiri?
2 Cf Pline le Jeune, Epist 2 10 1-2: Hominem te patientem uel potius durum ac paene crudelem, qui tam insignes libros tam diu teneas! Quousque et tibi et nobis inuidebis, tibi maxima laude, nobis uoluptate? On pourrait peut-être ajouter Sénèque qui décrit Cicéron comme aduersarum impatiens, cf Breu 5 1.
3 On peut citer J Christensen "A note on patientia as a political term in Cicero's In Catilinam 1 1" in K Ascani, V Gabrielsen, K Kvist & AH Rasmussen (eds) Ancient History Matters. Studies Presented to Jens Erik Skydsgaard on His Seventieth Birthday (Rome, 2002) 242-243.         [ Links ]
4 Voir à cet égard la synthèse de M Spanneut sv "Geduld" in Real Lexikon fur Antike und Christentum 9 (1976) 243-294: l'auteur é         [ Links ]crit en introduction "Eine monographische Behandlung der G. steht noch aus. Das ist verwunderlich, weil diese Tugend doch sowohl in der griech.-rôm Welt des Altertums wie im Christentum dieser Periode eine bedeutende Rolle gespielt hat." Le constat est toujours valable à ce jour dans l'état actuel de nos connaissances.
5 L'article de R Kaster "The taxonomy of patience, or when is patientia not a virtue"? (2002) 97 Classical Philology 133-144,         [ Links ] porte surtout sur les aspects moraux, quand nous nous intéresserons à la valeur de patientia en politique.
6 Cf Roman Imperial Coinage 2 365 var; British Museum Coins Emp III 306, 525; et Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae 202-203. Pour avoir une idée, voir en ligne http://www.fredericweber.com/articl_dieux/article_patientia.htm et http://www.sacra-moneta.com/Numismatique-romaine/L-image-de-la-Patience-sur-les-monnaies-romaines.html.
7 Cf Cicéron, Cat 1 1: Patere tua consilia non sentis? Et plus loin, cf Cat 1 5 10: patent portae ...
8 Idem 26.
9 Cf Salluste, CC 5 3.
10 Cf Cicéron, Cael 13.
11 Cf Cicéron, Inu 2 163: Patientia est honestatis aut utilitatis causa rerum arduarum ac difficilium uoluntaria ac diuturna perpessio. On trouve une autre définition de la patientia chez Cicéron, cf Part 77.
12 A titre d'exemple l'adjectif patiens chez Salluste est utilisé dans presque tous les cas dans un sens physique: patiens laborum. De même chez Tite-Live, la patientia est d'abord l'endurance physique. Chez Velleius, on trouve deux fois l'expression patientia periculorum (2 41 et 2 78) pour désigner la qualité physique. Puis chez Valère Maxime (six occurrences), tous les exemples choisis au livre III pour illustrer la rubrique consacrée à la patientia concernent l'endurance physique.
13 Cf Salluste, BJ 31 1.
14 Cf Salluste, CC 20 9.
15 Nous avions essayé de montrer ailleurs comment il utilise le thème de la lenitas, la douceur chère aux Populares, dans l'ensemble des Catilinaires et dans les discours qui ont suivi cette crise, pour mieux la revendiquer comme sienne, cf "D'iniuria à lenitas dans le Bellum ciuile de César" Vita Latina 173 (2005) 11-25 et "Les grandes illusions: Catilina, Cicéron et César dans la Conjuration de Catilina" Vita Latina 175 (2006) 104-118.
16 Cf César, BG 6 24 (Germains) et 36 (Cicéron frère).
17 Ibid 8 4 1.
18 Cf César, BC 1 32 et 85.
19 Idem 45.
20 Idem 3 47 où le terme est d'ailleurs répété comme pour être mieux martelé.
21 Idem 3 96: miserrimus et patientissimus exercitus Caesaris.
22 Cf B-Afr 30 et 35.
23 Idem 54.
24 Cela nous semble confirmé par le choix de patientia pour ce Prince dans la Consolatio ad Marciam, quand Sénèque évoque l'attitude de Tibère à la mort de son fils Drusus: cf Marc 15 3. Et nous verrons plus loin l'usage détourné de ce terme que fait Tacite pour mieux dénoncer les prétentions, sans doute affichées, de Tibère à se montrer patiens.
25 Voir W Eck, A Caballos & F Fernandez Das senatus consultum de Cn. Pisone patre (Munich, 1996) 15-18 et 26-27.
26 RE 70.
27 Cf Cicéron, Phil 10 9 et 23.
28 Cf Cicéron, Ad Br 2 3 6.
29 Cette tradition perdure chez Sénèque, qui cite Caton comme exemple de patientia, cf Const 14 3 pour ne citer que cet exemple.
30 Cf Roman Imperial Coinage I 2, 13, 31, 42, 55, 65, 95 et 11 (114-130).
31 Voir J Hellegouarc'h Le vocabulaire latin op cit, 283 sqq.
32 Cf Sénèque, De Ira 3 23.
33 Cf Pline le Jeune, Epist 8 6.
34 Cf Pline le Jeune, Pan 22 2.
35 Idem 68 2.
36 Idem 76 1.
37 Idem 86 5.
38 Cf Pline le Jeune, Epist 10 106 (107).
39 Là-dessus nous nous permettons de renvoyer le lecteur à notre étude Du bon usage de la douceur en politique dans l'
œuvre de Tacite, Belles Lettres, Paris, 2011, en particulier 204-230.
40 Idem 10 9 (25).
41 Cf Tacite, Ann 14 24.
42 Cf Ann 2 13.
43 Idem 2 14 et Germ 4 3.
44 Ce sens se trouvait déjà chez Sénèque, cf Quaest Nat 1 16.
45 Cf Ann 6 1. Le terme est d'ailleurs utilisé à nouveau par Tacite à propos des derniers moments de Tibère, lorsqu'il feint d'être en bonne santé: cf Ann 6 46. De même, l'historien dénonce la patientia simulée du Prince qui fait lire les écrits critiques d'un sénateur dénonçant les turpitudes de son règne, cf idem 6 38. Le mot se trouve donc symboliquement à l'ouverture et à la clôture de ce livre.
46 Cf Agr 2 3: dedimus profecto grande patientiae documentum ...
47 Cf Ann 3 65.
48 Cf Ann 14 64.
49 Cf Ann 16 16. Il est permis de penser que la cible de Tacite était l'opposition stoïcienne nourrie des exemples de Brutus et de Caton: l'historien s'élève ici avec force contre Cicéron et Sénèque.
50 Cf Ann 14 26.
51 Cf Ann 12 50: cet exemple de révolte est en opposition criante avec la passivité des Romains subissant les excès d'Agrippine et de Claude au même moment.
52 Voir ainsi le bref historique de M Pinna "Un aperçu historique de la 'théorie des climats'", (1989) 547 Annales de Géographie 322-325: le panorama qui commence avec un traité         [ Links ] fameux du corpus hippocratique est un peu incomplet puisqu'il manque le discours de Manlius Vulso au livre 38 de Tite-Live.
53 Cf Agr 16 2 pour la Bretagne qui revient à sa uetus patientia après la révolte.
54 Idem 15 1: nihilproficipatientia nisi utgrauiora tamquam ex facili tolerantibus imperentur ...
55 Cf Hist 5 10.
56 Nous nous étions intéressée à cette légende plus tôt: voir "Y'a d'lajoie. Etude sur la place d'hilaritas dans la propagande politique romaine de la fin de la République à Hadrien", communication présentée au 64e congrès de la SIHDA (Barcelone, oct 2010), (2010) 57 Revue Internationale des droits de l'Antiquité 193-202.         [ Links ] L'hilaritas est à associer à la patientia: non seulement le sage accepte ce qui arrive, mais il offre même un visage radieux au sort, idée stoïcienne très présente chez Sénèque, cf par exemple Const 9 3.

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