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Tydskrif vir Letterkunde

On-line version ISSN 2309-9070
Print version ISSN 0041-476X

Tydskr. letterkd. vol.56 n.2 Pretoria  2019

http://dx.doi.org/10.17159/2309-9070/tvl.v.56i2.6540 

RESEARCH ARTICLES

 

L'Annonce faite à Marie: de l'héritage africain à une lecture postcoloniale

 

L'Annonce faite à Marie: from African legacy to a postcolonial reading

 

 

Mireille Ahondoukpè

PhD candidate in the Department of Literature, Arts and Communication at Abdou Moumouni University, Niamey, Niger. Her research interests include French literature, Claudel studies and postcolonial theory. Email: miraho2001@yahoo.fr https://orcid.org/0000-0001-5125-4367

 

 


ABSTRACT

In this article, a postcolonial reading is undertaken of L'annonce faite à Marie (The annunciation of Mary), a 1912 play by Paul Claudel. Several celebrated authors from Africa and the Caribbean, belonging to the black postcolonial world, willingly acknowledge their debt to Paul Claudel, including Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Édouard Glissant and Saint-John Perse. Nevertheless, postcolonial theories generally exclude the study of Western and medieval works from the purview of postcolonial studies. It may thus appear paradoxical to propose a postcolonial reading of Claudel's play, written by a French playwright who does not belong to the colonized world. The play is furthermore set in the Middle Ages. However, many critics, mostly Anglo-Saxons, have successfully matched medieval texts and postcolonial studies. In fact, postcolonial theoretical tools are capable of casting new light on the study of L'Annonce faite à Marie, regarding, for example, relations of gender or power, marginalization and migration. Given Claudel's avowed impact on the literature of the black world, in view of the play's focus on situations of domination, the postcolonial approach may be legitimately applied to the study of L'Annonce faite à Marie, despite the 'medieval' particularities of this play.

Keywords: L'Annonce faite à Marie, Paul Claudel's African legacy, postcolonial reading, medieval world.


 

 

Introduction

L'Annonce faite à Marie de Paul Claudel a souvent fait l'objet d'études classiques axées sur la biographie, le style, les thèmes abordés, etc. Or les théories postcoloniales donnent lieu à de nouvelles pistes d'analyse susceptibles de révéler des facettes souvent ignorées dans les lectures classiques. L'approche postcoloniale est envisagée ici pour relire L'Annonce dans une perspective différente, pouvant permettre un enrichissement des études antérieures de cette œuvre.

C'est à partir de L'Annonce, publiée en 1912, que Paul Claudel est devenu un dramaturge confirmé. L'auteur situe l'action du drame en 1240 (L'Annonce 11), au Moyen-Âge, une époque éloignée de toute entreprise colonial: "Claudel nous dit expressément qu'il s'agit d'un 'Moyen Age de convention" (Aaraas 160). L'Annonce est une pièce dont la forte poéticité religieuse transforme l'histoire paysanne, le drame familial de Violaine, en un drame mystique.

Composé de quatre actes, L'Annonce, au symbolisme sacré très explicite, est l'aboutissement de La jeune fille Violaine, écrite en 1892. Dans le prologue de L'Annonce, Violaine pardonne à Pierre de Craon, un bâtisseur de cathédrales, et lui donne, par compassion, un baiser d'adieu. Elle s'en trouve contaminée, car Pierre de Craon est lépreux. Sa lèpre se présente comme la punition d'un péché: il avait désiré Violaine et avait vainement tenté autrefois de la violer, alors qu'il la savait destinée à un autre. Violaine est la fille aînée d'Elisabeth et d'Anne Vercors, un riche paysan champenois, maître du domaine de Combernon. Elle est d'une grande douceur, en contraste avec la dureté de cœur de sa sœur cadette, Mara.

À l'acte I, Anne Vercors, un homme très pieux, décide de donner Violaine en mariage à Jacques Hury, avant de partir en pèlerinage à Jérusalem. Mais l'Acte II révèle que Mara aussi est éprise de Jacques Hury. Mara rapporte la scène d'adieu entre sa sœur et le maître maçon. Les soupçons de Jacques Hury se confirment lorsqu'il voit Violaine atteinte. Elle est accablée de reproches puis conduite à la léproserie du Géyn, où elle vit isolée et méprisée des autochtones. L'acte III nous situe huit ans après cet événement, à la veille d'une fête de Noël. Folle de douleur, Mara apporte à Violaine, recluse et aveugle, le corps d'Aubaine, la fille qu'elle a eue de Jacques Hury, afin que sa sœur ressuscite l'enfant. Violaine est contrainte à la performance d'un miracle. Aubaine, revenue à la vie, présente désormais les yeux bleus de Violaine. Ce miracle ravive la haine de Mara qui précipite sa sœur dans une fosse, à l'acte IV. Revenant de pèlerinage, Anne Vercors trouve Violaine mourante et la porte dans ses bras jusqu'à la maison. Elle y expire dans une ambiance d'apaisement général. Entre-temps, Pierre de Craon revient, guéri de sa lèpre. La pièce s'achève sur une note sacramentelle, dans un univers réconcilié, où retentit l'Angélus.

Cette pièce appartient, d'une part, à la littérature française, c'est-à-dire à la littérature d'un pays non colonisé, au sens ordinaire du terme. D'autre part, tout dans cette pièce renvoie à un univers plongé dans le symbolisme religieux catholique médiéval. La lèpre, qui n'y est pas une simple pathologie, devient dans le cas précis une atteinte dans la chair de celui qui avait conçu un péché charnel. La grande propriété de Combernon n'est pas simplement une exploitation terrienne prospère. En effet, Combernon est tributaire du monastère de femmes attenant, Monsanvierge. Un système de servage relie les deux domaines, Combernon étant chargé de nourrir Monsanvierge des fruits de ses labeurs. L'espace-temps de la pièce est féodal; on y évoque la guerre de Cent Ans et le Grand Schisme. En dépit de la symbiose locale, l'univers dramatique plus global représente un monde divisé: dans l'Église, il y a trois Papes au lieu d'un seul et, à la place du roi, siègent deux enfants. La protagoniste, devenue lépreuse, est marginalisée, mais son drame prend une allure religieuse plutôt que sociale: Violaine, à l'image du Christ, s'offre en sacrifice pour le rétablissement de l'unité perdue dans son milieu de vie, et son sacrifice assume aussitôt des résonances universelles, se fondant dans le mystère de Noël. Par ailleurs, dans le monde, le Grand Schisme se termine et le conflit de la monarchie française se résorbe: Jeanne d'Arc mène le roi de France à Reims pour son sacre. Ces événements se situent historiquement vers 1430. Il reste à savoir quelle valeur donner au social, à l'historique et au politique dans une œuvre qui semble se tirer résolument vers un 'lieu' situé exprès, au loin, dans son 'Moyen Age de convention'.

L'Annonce résulte d'un processus de création exigeante, comportant de nombreuses réécritures attentives aux besoins de la scène. C'est une œuvre riche qui semble exiger sans cesse de nouvelles méthodes d'analyse. En 1912, Aurélien Lugné-Poe, un partisan de la mise en scène moderne, dont l'ambition était de restituer toute la poésie et tout le mystère de la scène, demanda à Claudel une réécriture de La jeune fille Violaine. Cette nouvelle version, qui n'est pas la première, change de titre pour devenir L'Annonce faite à Marie. La représentation au Théâtre de l'Œuvre de la pièce réécrite fut triomphalement accueillie le 22 décembre 1912. Claudel atteste: "Quand je la vois d'un point de vue de constructeur, je trouve que c'est l'une de mes pièces les plus charpentées, qui sont le plus faites pour frapper le public" (Fournier 275).

L'Annonce connaîtra des réécritures ultérieures, visant à la rendre plus malléable à la réalité de la scène. L'action dramatique en reste poétique, mais l'œuvre s'allège du symbolisme foisonnant et débridé. Les personnages, mieux incarnés, se détachent de l'emprise de la parole; ils prennent chair, consistance et identité personnelle. En 1938, par exemple, Claudel décide de remanier encore, avant sa représentation à la Comédie-Française, le quatrième acte de L'Annonce qui, selon lui, "ralentissait la pièce et en somme la faisait finir dans une espèce de brouillard lumineux, mais qui était étranger à l'atmosphère dramatique qu'il devait avoir" (Fournier 274), laissant le public insatisfait. La scène et la performance impactent ainsi le processus de création; le dramaturge apporte des ajustements tenant compte des défauts remarqués lors des spectacles. L'Annonce bénéficiera de nombreuses représentations, aussi bien en France qu'en Allemagne, en Pologne, en Suisse, en Italie et un peu partout dans le monde: "Claudel a désormais pris place dans les classiques de notre théâtre. Depuis sa mort en 1955, il n'a jamais cessé d'être joué en France et à l'étranger", rappelle Georges Versini (46). Il s'agit, par conséquent, d'une œuvre composée, en plusieurs temps, au XXe siècle, et l'auteur s'est montré soucieux des réalités de l'univers théâtral scénique et de l'esthétique des metteurs en scène qui ont eu à monter L'Annonce. Est-il possible, pour autant, d'apprécier ce drame sous l'éclairage de la théorie postcoloniale? L'approche postcoloniale est-elle uniquement réservée aux textes des pays colonisés? Les textes métropolitains peuvent-ils intéresser le postcolonial? Comment interpréter le lien entre la pensée claudélienne et le discours postcolonial de certains écrivains noirs?

Nous pensons que la théorie postcoloniale est susceptible de jeter des éclairages intéressants sur l'ensemble du théâtre claudélien, en général, et sur L'Annonce, en particulier, sans lui faire subir des effets de placage, et ce, en dépit de la situation de l'action dramatique loin de la réalité coloniale. En raison des contraintes d'espace, cet article s'appesantira surtout sur l'argumentaire théorique avant de suggérer des chemins d'application, qui seront développés ultérieurement.

Nombre d'auteurs ont abordé la question de la critique postcoloniale des textes médiévaux. On peut compter parmi les contributions les plus percutantes: Text and Territory: Geographical Imagination in the European Middle Ages de Sylvia Tomasch et Sealy Gilles; Medievalism and Orientalism: Three Essays on Literature, Architecture and Cultural Identity de John M. Ganim; Medieval Boundaries: Rethinking Difference in Old French Literature de Sharon Kinoshita; Postcolonial Approaches to the European Middle Ages: Translating Cultures d'Ananya Jahanara Kabir et Deanne Williams; The Postcolonial Middle Ages de Jeffrey Jerome Cohen, et l'article: "Quand 'Postcolonial' et 'Global' riment avec 'Médiéval': sur quelques approches théoriques anglo-saxonnes" de Marion Uhlig.

Cohen voit dans la modernité une continuation du Moyen-Âge, qui la précède et la prépare. Partant, le Moyen-Âge pourrait être étudié, valablement, avec les outils du postcolonial. Le Moyen-Âge marquerait, sans rupture notoire, le développement culturel du monde moderne. Son symbolisme est largement religieux: la maladie en général, et la lèpre en particulier, témoigne d'un manquement spirituel et exprime la sanction d'un péché. Le théâtre médiéval serait surtout un théâtre religieux, avatar de la spiritualité catholique contemporaine. L'intérêt de cette étude réside dans la justification de l'étude postcoloniale des textes médiévaux. La connaissance du passé médiéval permettrait de comprendre le fait colonial, ses origines historique, politique et littéraire. L'ouvrage présente alors le recours au postcolonial par les médiévistes comme une démarche parfaitement légitime et naturelle. Un tel raisonnement est justifié, dans l'ouvrage, par le legs, l'évident lien de continuité entre le Moyen-Âge et la période coloniale. Simon Gaunt, à travers son étude intitulée: "Can the Middle Ages Be Postcolonial?", s'est basé sur un certain nombre d'ouvrages critiques pour vanter les succès du "Postcolonial Medievalism".1L'ouvrage, qui examine la question du risque de placage, pourrait aider à juger de la pertinence d'une approche postcoloniale de L'Annonce. Toutefois, à mon avis, il laisse en suspens certaines questions dont celle-ci: les réalités médiévales peuvent-elles être au même diapason que les préoccupations des théories postcoloniales? Cohen ne précise pas non plus s'il existe des écueils à l'étude postcoloniale du Moyen-Âge et, si oui, comment les éviter.

C'est une question à laquelle s'attèle Uhlig. Ses inquiétudes portent sur la validité scientifique d'une approche postcoloniale des textes médiévaux, sur l'éventualité d'un placage de la théorie postcoloniale au détriment des instruments critiques traditionnels. Dans une argumentation bien élaborée, l'auteur nous aide à cerner les contours du postcolonial appliqué aux études médiévales: les fondements, les controverses, les risques et les précautions à prendre. Pour Uhlig, la théorie postcoloniale est intéressante pour les études médiévales. Elle serait susceptible d'éclairer le transculturel au sein des textes: les diversités culturelles et religieuses ainsi que les caractéristiques linguistiques interculturelles du Moyen-Âge, qui sont trop souvent ignorées. De même, l'approche postcoloniale pourrait aider à rompre avec les contraintes normatives de la critique traditionnelle. Mais la périodisation constitue, à son avis, un obstacle à l'ouverture du médiéval au postcolonial. Le concept de l'interculturel constituerait donc une excellente porte d'entrée car le Moyen-Âge "se caractérise par sa situation multipolaire, ses frontières poreuses et ses sociétés plurielles qui évoquent sous certains aspects la communauté largement décentrée et interconnectée du XXIe siècle". Par ailleurs, sa "vitalité transculturelle, translinguistique et transreligieuse" serait éclairée par un recours aux concepts postcoloniaux. Cependant, Uhlig invite à de la mesure et à une combinaison des outils du postcolonial à des méthodes critiques traditionnelles.

Quelles possibilités peut-on envisager, eu égard à l'étude de L'Annonce, en partant des lectures classiques mises à jour à l'aune du postcolonial vu de manière plus large? Étant donné ses caractéristiques, évoquées plus haut, L'Annonce est un degré zéro d'application de la théorie postcoloniale au théâtre claudélien. Doit-on écarter pour autant une telle expérience?

Notre essai se fera en trois temps: une analyse de l'influence claudélienne sur certains discours postcoloniaux d'écrivains noirs, un survol des aspects de la théorie postcoloniale, non restreints au champ médiéval, et un examen des potentialités, des spécificités et/ou limites d'une application à L'Annonce.

 

Des écrivains noirs postcoloniaux inspirés de Paul Claudel

Plusieurs écrivains noirs, Africains ou Antillais de la période postcoloniale, se réclament de Paul Claudel et reconnaissent son influence sur leurs œuvres. Il s'agit par exemple d'Aimé Césaire, de Léopold Sédar Senghor, d'Édouard Glissant, de Saint-John Perse. Parmi eux, Aimé Césaire et Edouard Glissant sont même des précurseurs de la théorie postcoloniale. S'ils s'inspirent du diplomate français, celui-ci présente certainement un intérêt postcolonial. Le lien de ces penseurs noirs avec la pensée claudélienne porte essentiellement sur la théorie de la relation dans un monde globalisé. Le discours sur le monde chez ces auteurs présente de nombreuses résonances claudéliennes. Mais le rapprochement entre Claudel et ces auteurs laisse souvent entrevoir des écarts qui réinventent la pensée claudélienne. Ainsi, la notion de relation chère à Glissant trouve son écho dans la co-naissance claudélienne qui suppose un échange qui respecte l'Autre, un décentrement et un rapprochement des peuples: "naître au monde, c'est concevoir (vivre) enfin le monde comme relation: comme nécessité composée, réaction consentie" (Glissant, L'Intention poétique 20). Mais chez Glissant, l'universalité que prône Claudel est remise en question dans L'Intention poétique et Le Discours antillais axés sur le "Tout-monde" qui bannit l'universel totalisant et l'idée de l'européocentrisme chez Claudel. Glissant rejette la globalisation qui ne respectent pas la singularité de l'Autre et qui conduit au désastre de la colonisation et de l'esclavage. L'approche d'Aimé Césaire suit la même logique.

L'affiliation de Césaire avec Claudel passe par la remise en cause et la parodie. Sa pièce théâtrale Et les chiens se taisaient serait inspirée de Claudel: "Et les chiens se taisaient est la réécriture de la pièce Le livre de Christophe Colomb de Claudel, écrite en 1927 sur la demande du metteur en scène allemand Max Reinhardt", explique Ernstpeter Ruhe (232). Dans cette parodie anticoloniale du Livre de Christophe Colomb, Césaire réfute la valorisation de Christophe Colomb et réhabilite l'homme noir victime du colonialisme. À travers le Discours sur le colonialisme, c'est la mission civilisatrice de l'Europe défendue par des Européens comme Claudel qui est comparée à une entreprise dominatrice. Avec Césaire, Senghor a œuvré pour la réhabilitation du Noir tout en ayant aussi des liens intellectuels avec Claudel.

Sous l'influence claudélienne, Senghor essaie d'intégrer le Noir à l'universalité. C'est ce qui explique la correspondance qu'il établit entre l'univers africain dans ses croyances et l'univers chrétien de l'Occident. À partir de l'universalité claudélienne, Senghor recherche l'avènement d'une "[c]ivilisation de l'Universel, qui sera l'œuvre commune de toutes les races, de toutes les civilisations différentes-ou ne sera pas " (9). La même idée de monde globalisé se retrouve chez Perse.

Claude-Pierre Pérez, qui a eu à réfléchir sur la parenté entre Perse et Claudel indique que la "théorie de la poésie-connaissance [. . .] la voix même du grand Tout" rappelle les notions de co-naissance et de totalité dans un monde globalisé chez Claudel; "Leger (comme Claudel) se plaît à invoquer le monde entier des Choses", précise Pérez (4). Mais malgré le rapport entre la pensée claudélienne et les théories de certains auteurs noirs de la période postcoloniale, l'étude postcoloniale de L'Annonce ne serait-elle pas un placage?

 

Étude postcoloniale de L'Annonce: un placage?

Face à la lecture postcoloniale de L'Annonce, l'impression d'un placage peut provenir de deux particularités de l'œuvre: la première est que son auteur est de la métropole française, et la seconde est liée au Moyen-Âge de convention de la pièce. En ce qui concerne l'étude postcoloniale d'une œuvre de la métropole, il faut dire qu'elle est plutôt rare. Pourtant, le fait colonial ne concerne pas uniquement les pays colonisés, il a impacté également les métropoles. De ce fait, l'étude postcoloniale peut être valablement étendue aux œuvres métropolitaines, surtout que Claudel a eu, en réalité, un statut de colon. Mais l'objection, c'est également que L'Annonce ne présente aucun intérêt direct par rapport au fait colonial. La fable de L'Annonce est allégorique, théologique, mariale, sans lien apparent au fait colonial. Il est alors possible que le sens commun relève un anachronisme ou pense au placage face à une lecture postcoloniale de L'Annonce. Faire du placage, c'est sombrer dans l'exagération, dans l'application artificielle; imposer à L'Annonce des théories faites dans un autre âge et pour un autre âge. Pourtant, atteste Uhlig, "depuis une dizaine d'années, le discours théorique inspiré par les Postcolonial Studies suscite auprès de la critique médiéviste anglo-saxonne un engouement reflété par l'efflorescence de la production critique. On ne compte plus les ouvrages qui, du début des années 2000 à nos jours, envisagent les intersections possibles entre les études médiévales et la théorie postcoloniale". Dans la mesure où la théorie postcoloniale constitue une clé de lecture originale, Uhlig soutient son utilisation et précise que cette théorie "offre la possibilité de rompre avec certaines contraintes normatives de la tradition critique. [. . .] On ne saurait en somme rêver d'un terrain mieux disposé à l'égard de la réflexion postcoloniale que ce Moyen Âge d'avant l'émergence des nations".

On remarque, ici, une analogie entre le Moyen-Âge et l'empire coloniale. Au Moyen-Âge, en effet, la société féodale en crise conduit à l'émergence des nations, et par ricochet, à celle de l'empire coloniale. De même, c'est de la crise de l'empire coloniale que découle les États postcoloniaux. C'est dire que les États postcoloniaux s'inscrivent dans une continuité qui les met en liaison avec le Moyen-Âge. Cette continuité de même que l'analogie observée entre Moyen-Âge et empire colonial semblent encourager une approche postcoloniale du médiéval.

Le terme même de "postcolonial" ne va pas sans ambiguïtés. Alors que d'aucuns limitent les études postcoloniales aux réalités de la colonisation, Marie-Claude Smouts élargit sa définition à toutes les situations relevant de la domination:

Le postcolonial est une approche, une manière de poser les problèmes, une démarche critique qui s'intéresse aux conditions de la production culturelle des savoirs sur Soi et sur l'Autre, à la capacité d'initiative et d'action des opprimés (agency) dans un contexte de domination hégémonique. À partir de cette base commune, les études postcoloniales se sont développées dans d'innombrables directions pour s'appliquer aujourd'hui à toutes les formes de domination (sur les femmes, les homosexuels, les minorités ethniques, etc.). (33)

Ainsi, la théorie postcoloniale et le corpus qui l'intéresse ne sont pas du tout limités à une approche chronologique ou simplement historique du monde, ni aux relations entre l'Occident colonisateur et le non-Occident colonisé. Le postcolonial peut servir à l'analyse de relations de domination sans frontières géographiques ou historiques. Par conséquent, L'Annonce peut être soumise à une lecture postcoloniale, bien qu'elle se déroule en plein Moyen-Âge. D'ailleurs, bien que la fable du drame campe un Moyen-Âge de convention, Claudel, lui, a vécu et écrit son texte en plein empire colonial.

Des recherches, évoquées ci-dessus, ont souligné les formidables potentiels liés au rapprochement entre le postcolonial et le médiéval. Mais quelle approche les théoriciens mainstream du postcolonial ont-ils du Moyen-Âge? Traversé par divers courants de pensée, en constante évolution, le domaine des études postcoloniales demeure vaste et complexe. Il est souvent sujet à des affrontements d'idées et de méthodes.2 Malgré des divergences méthodologiques et idéologiques, des auteurs comme Edward Saïd, Hohmi Bhabha, Gayatri Spivak, Dipesh Chakrabarty, Robert Young et Paul Gilroy développent tous l'approche postcoloniale. On peut dire qu'il existe plusieurs théories postcoloniales. En général, ces théoriciens admettent que la critique postcoloniale s'intéresse aux traces multiformes, matérielles et immatérielles du système colonial laissées dans les espaces et dans les cultures; on pourrait l'étendre à "toute culture affectée par le processus impérial depuis le moment de la colonisation jusqu'à nos jours" (Ashcroft, Griffiths et Tiffin 14). Selon Bhabha, l'un des grands théoriciens du postcolonial, "la critique postcoloniale porte témoignage des forces inégales de représentation culturelle impliquées dans la lutte pour l'autorité politique et sociale au sein de l'ordre mondial moderne" (267).

Les études postcoloniales se préoccupent généralement des périodes coloniales et postcoloniales, avec une prise en compte indispensable de l'histoire. Or, le Moyen-Âge, antérieur au voyage de Christophe Colomb et à la découverte du Nouveau Monde, en est bien éloigné. De ce fait, l'intérêt de la théorie postcoloniale mainstream pour le Moyen-Âge est inexistant, ou peu s'en faut. Saïd ne fait aucun cas de cette période dans son livre sur L'Orientalisme. Qu'on se rappelle encore, toutefois, que le médiéval dans L'Annonce est poétique plutôt qu'historique et que l'œuvre elle-même appartient au XXe siècle, en plein dans le monde postcolonial.

 

Pour une critique postcoloniale de L'Annonce

Les concepts postcoloniaux peuvent aider à découvrir de nouveaux versants de L'Annonce que les méthodes critiques traditionnelles laissent sur la touche. La lecture postcoloniale offre ainsi, valablement, une actualisation de l'analyse de cette pièce empreinte de symbolisme, sans être, pour autant, soustraite à l'histoire sociale et politique. Cette dernière partie propose un survol rapide des éclairages possibles offerts par une lecture postcoloniale de

L'Annonce.

Le concept de genre, par exemple, peut mener à des regards inédits sur les personnages féminins dans l'univers 'médiéval' de L'Annonce, et plus généralement sur les constructions générées des relations sociales en termes de domination, bien sûr, mais aussi en termes de mobilité: Qui est libre de voyager? Qui est assigné à domicile? Quels sens revêtent la sortie de la maison pour les personnages en fonction de leur statut, mais aussi de leur sexe? Si Anne Vercors est libre de ses mouvements, tout comme Pierre de Craon, la Mère et Mara ne le sont pas, pas plus que Jacques Hury, le serviteur promu à la position de gendre et héritier, par défaut. Les moniales de Monsanvierge sont enfermées et dépendantes, mais protégées, alors que Violaine, lépreuse, est jetée dehors, parmi les vagabonds et les rebuts de la société.

La notion du 'centre' est, lui aussi, fécond. En guise d'exemples: la foi catholique est au centre de la vie de chaque personnage; Jérusalem fait figure d'un centre de pèlerinage global, un noyau spirituel désiré, recherché par la mobilité volontaire, à partir duquel l'angoisse existentielle peut se guérir et l'unité du monde se refaire; la foi catholique forme un autre centre symbolique, spirituel et politique, autour duquel tout s'organise: l'histoire de Combernon, de Monsanvierge, les heures et les saisons, rythmées de prières et de services divins.

Nous avons également le concept de l'allégorie dont cette pièce symboliste est truffée, et qui se signale déjà dès le titre de l'œuvre. On peut y étudier de manière valable les allégories de l'annonciation, de la mobilité, de la domination impériale, de la réunion de la terre, etc. Plus généralement, le rapport entre le postcolonial et le global rencontre de fortes résonances dans l'œuvre de Claudel qui s'inscrit symboliquement et spirituellement dans l'universel, autour de termes tels que 'communion' et 'co-naissance' (Claudel, "Traité de la co-naissance au monde et de soi-même").

L'Annonce renvoie à l'univers socio-politique de la féodalité, et appelle des notions telles que la domination, le statut de subalterne et la caste. Les concepts de marginalisation, de différence, de binarisme, d'universalisme, d'exil et d'interculturel recèlent, à son égard, un intérêt certain. Il en va de même de la prise en considération des identités, de l'altérité, de la différence et de leur construction dans l'univers de L'Annonce où l'on retrouve, en lieu et place d'un Moyen-Âge homogène, un monde disloqué, en crise politique, sociale et religieuse.

Par ailleurs, on peut lire en filigrane dans L'Annonce des traces de domination allant au-delà de la vie sociale locale: il y a la domination anglaise d'une part, et d'autre part, celle de la colonisation romaine, subie auparavant par la France, et qui transparaît dans la religion, la langue, la civilisation évoquée.3 Le mot 'colonisé' s'applique certes, ici, à un territoire métropolitain. Il s'agit d'une colonisation d'un autre genre, d'une autre époque, mais les questions de territorialisation, de déterritorialisation, de résistance, de libération font, toutefois, partie du discours de cette pièce. Ainsi, avec la guerre de Cent Ans, les Anglais se sont rendu maîtres du territoire français. En 1422, c'est la déterritorialisation: le roi de France, Charles VII, est comme détrôné au profit des Anglais: "Il n'y a plus de Roi sur la France [. . .] À la place du Roi nous avons deux enfants. / L'un, l'Anglais, dans son île / Et l'autre, si petit qu'on ne le voit plus, entre les roseaux de la Loire" (L'Annonce 51-2).

L'indépendance ou la libération n'est intervenue qu'en 1429, quand Jeanne d'Arc conduit le roi de France à Reims pour l'y faire sacrer: "C'est le Roi qui va-t-à Rheims [. . .] C'est une petite pastourelle qui le conduit, par le milieu de la France / À Rheims pour qu'il s'y fasse sacrer" (176). Le sacre et le retour du Roi sont évoqués dans la scène II de l'acte III: "Nous allons abattre ces vieux murs, maintenant que le Roi est revenu" (156). Suite à l'action de la femme exceptionnelle, envoyée de Dieu et soustraite à la condition ordinaire de celles de son sexe et de son statut social, le centre se rétablit, tout finit bien pour la France. Pour Jeanne D'Arc, ce sera, hélas, une autre histoire.

L'aspect théologique de L'Annonce peut se lire sous le prisme de l'héritage colonial romain, christianisé, de Claudel. Son recours au verset, ses allusions à la liturgie et à la Bible, ses thématiques faisant allusion à la foi, au sacrifice, à la lèpre, au péché, à la Résurrection, etc. constituent en effet, des signes d'une culture catholique, tandis que ses références à la Bible relèvent aussi d'une intertextualité qu'il serait fort intéressant d'analyser sous l'angle de l'interculturel.

De nombreuses expressions latines, d'ordre liturgique, émaillent L'Annonce: "Regina Coeli, laetare, laetare" (18); "Pax tibi" (18); " Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus bonae voluntatis" (217), etc. Elles peuvent également être considérées comme des vestiges d'une France anciennement colonisée. Le vernaculaire des ouvriers et des campagnardes est présent aussi dans l'œuvre, notamment dans la scène première de l'acte III: "Quoi qu'i font les ceusses ed là-bas?" (140); "I fait bin froid pour promener les tiots enfants à c't'heure" (149); "Qué malheur d'nourrir c'te varmine" (150). La forme et le contenu de leurs propos valent la peine d'être pris en compte: parlant dans un langage de dominés, s'exprimant loin du centre de pouvoir, ces pauvres ont pourtant le loisir de toiser ceux qui le sont davantage en les traitant de 'vermine', en montant en épingle leur statut inférieur d'Autre déclassé.

En somme, les outils conceptuels du postcolonial peuvent s'appliquer à des œuvres relevant de ou évoquant d'autres colonisations que celle occidentale post-colombienne. Étant donné qu'il s'agit, dans un cas comme dans l'autre, d'une histoire coloniale, on aura les phénomènes habituels de domination, de territorialisation, de crise identitaire, etc. La critique postcoloniale présente ainsi d'énormes potentialités pour l'élargissement du champ d'étude de L'Annonce.

Les outils du postcolonial appartenant à un contexte sociologique différent de celui du Moyen-Âge, des divergences de jugement peuvent parfois intervenir. Ce que la théorie postcoloniale juge aujourd'hui comme des relations à connotation négative peut avoir été perçu positivement au Moyen-Âge. La domination, par exemple, ne se vit pas de la même manière. Au Moyen-Âge, c'est le système féodal inégalitaire qui donne lieu à des situations de domination/protection. Au regard de la critique postcoloniale, la relation entre Combernon et Monsanvierge est féodale, avec des relents d'oppression, de domination. Mais ces regards contemporains sont-ils valables pour caractériser une société du passé qui normalise la domination? Pour les habitants de Combernon, Monsanvierge permet de rendre sa part à Dieu afin de recevoir en échange la bénédiction divine. Il s'agit ici d'une économie du salut, ce qui n'exclut pas l'existence, dans l'œuvre, d'autres formes de domination, ressenties comme telle, de manière négative. Pierre de Craon, qui a voulu violer Violaine, exerce, par exemple, dans le contexte, une domination négative, interdite. Les représentations médiévales peuvent donc se montrer partiellement rétives à des analyses postcoloniales des relations de domination. Par ailleurs, le Moyen-Âge présente des altérités spécifiques, visibles à travers les faits quotidiens ou de grands événements comme la guerre de Cent Ans. C'est dire que l'étude postcoloniale de L'Annonce reste possible et valable, mais il s'avère nécessaire de l'entreprendre avec lucidité et circonspection.

 

Conclusion

En définitive, les théories postcoloniales ne sont pas sans intérêt pour l'étude de L'Annonce. L'étude postcoloniale de ce texte d'auteur métropolitain serait aussi valable que celle des auteurs noirs des anciennes colonies. Et ce, en dépit des doutes que l'on pourrait concevoir à l'idée d'une telle démarche, étant donné la teneur spirituelle de l'œuvre et son espace-temps quasi mythique, médiévale, éloignée de la modernité et du postmoderne dont s'occupent généralement les études postcoloniales. L'Annonce paraît faiblement historicisée, sans référence directe à des traces d'une colonisation, même "douce". Pourtant, comme nous l'avons vu, la théorie postcoloniale propose des outils d'analyse qui ne sont pas limités à une époque, à un peuple ou à un lieu. Les relations de domination et de genre, les constructions identitaires, les géographies et les cartographies sociales et politiques sont de tous les temps. Vu ainsi, l'étude postcoloniale de L'Annonce recèle d'immenses et d'éclairantes possibilités pour des lectures renouvelées. Cependant, une prise en compte des spécificités du contexte dramatique et de la sensibilité esthétique reste toujours de rigueur. Mais ceci ne nous empêche nullement d'élargir les perspectives de lecture de L'Annonce, en recourant aux théories postcoloniales.

 

Notes

1 . On peut citer entre autres: Empire of Magic de G. Heng; Postcolonial Fictions de Sylvia Huot; Postcolonial Moves: Medieval through Modern de Patricia Clare Ingham et Michelle R. Warren; et The Kingdom of Sicily: A Literary History de Karla Mallette.

2 . Certains théoriciens nord-américains pensent par exemple que la théorie postcoloniale doit être remplacée par les global studies qu'ils essaient de théoriser.

3 . Les Romains ont dominé le monde pendant plusieurs siècles, et le Moyen-Âge est marqué par la christianisation de l'Europe centrale et orientale.

 

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